Venezuela : les scénarios d’une intervention américaine
Ces derniers jours, la pression américaine sur le Venezuela s’est fortement accentuée. Donald Trump a évoqué la possibilité d’une intervention au sol et a affirmé que l’espace aérien du Venezuela devait désormais être considéré comme “fermé”, sans pour autant donner plus de précisions. Alors que l’hypothèse d’une intervention américaine est de plus en plus probable, différents scénarios semblent se dégager.
Escalade des tensions entre les USA et le Venezuela
Depuis le mois d’août, Washington semble avoir fait du Venezuela une priorité et applique une stratégie de “pression maximale”. Les États-Unis ont déployé d’importants moyens militaires dans les Caraïbes et frappent régulièrement des embarcations soupçonnées de transporter de la drogue. Officiellement, Washington est en guerre contre le narcotrafic au large du Venezuela, ni plus ni moins.
Néanmoins les choses semblent s’accélérer ces derniers jours : l’administration Trump se montre plus offensive et laisse désormais entendre que l’armée américaine pourrait intervenir de façon directe dans les airs ou sur le sol vénézuélien. Le 14 novembre dernier, Pete Hegseth, Secrétaire à la Défense des États-Unis annonçait le lancement de l’opération “Southern Spear” (“Lance du Sud” en français) visant à cibler les "narco-terroristes” en Amérique centrale. Au même moment, le porte-avions USS Gerald Ford de la Marine arrivait dans les Caraïbes, renforçant la présence militaire américaine qui n’a cessé de s’accroître ces derniers mois. Plus de 10.000 troupes, une douzaine de navires de combat et au moins 60 avions de chasse sont actuellement postés dans les bases américaines de Puerto Rico et Trinité-et-Tobago.
De plus, le 24 novembre les États-Unis ont officiellement reconnu le Cartel de los Soles comme une organisation terroriste. Il existe une confusion sur cette organisation qui n’existe pas vraiment : il s’agit à l’origine d’un terme utilisé au Venezuela pour désigner les militaires et officiels corrompus. Peu importe pour Washington et pour Marco Rubio, Secrétaire d’État américain, qui estime que cette organisation est “responsable de la violence terroriste” sur le continent américain. Dans la foulée, Donald Trump a affirmé que des opérations pourraient être menées ”par voie terrestre” pour arrêter les trafiquants de drogue. Ce dimanche 30 novembre, sur le réseau X, le président américain a annoncé que l’espace aérien “au-dessus et autour” du Venezuela devait désormais être considéré comme fermé, avant de relativiser cette annonce quelques heures plus tard à bord de l’Air Force One. En l’espace de quinze jours, la crise entre les États-Unis et le Venezuela semble donc avoir franchi plusieurs étapes, à tel point qu’une intervention militaire américaine paraît aujourd’hui plausible.
De son côté, Nicolas Maduro a fait plusieurs apparitions en public (devenues très rares ces dernières années) et a multiplié les appels à la paix. Il s’est également affiché aux cotés de ses généraux et affirme que le pays est prêt à répondre à toute attaque. L’armée vénézuélienne se montre très active sur les réseaux sociaux en multipliant les exercices militaires. Un plan de défense de Caracas a été mis en place et certains axes stratégiques ont été coupées. En réalité, les forces armées vénézuéliennes ne feraient pas le poids face à celles déployées par Washington. Nicolas Maduro semble miser sur le fait que Donald Trump bluffe et qu’il n’attaquera pas le Venezuela. Une hypothèse plausible mais risquée. Donald Trump lui-même a confirmé qu’il s’était entretenu par téléphone avec Maduro la semaine dernière soit quelques jours avant d’annoncer la fermeture de l’espace aérien du Venezuela, ce qui laisse penser que les discussions n’ont pas été fructueuses.
Les différents scénarios possibles du conflit au Venezuela
Selon les différents analystes et spécialistes de la politique étrangère américaine et du Venezuela, il se dégage quatre scénarios possibles à envisager concernant l’évolution de cette crise :
Status quo : Maduro résiste au bluff de Trump - probabilité : 20%
Dans ce scénario, la situation actuelle se fige pendant plusieurs semaines et Donald Trump finit par se désintéresser, voire abandonner l’idée d’un changement de régime au Venezuela. Cette pression mise sur le Venezuela n’était qu’une démonstration de force servant les intérêts politiques de Trump aux États-Unis : la lutte contre l’immigration illégale et le trafic de drogues. Washington pourrait maintenir une force de dissuasion dans la zone Caraïbes et neutraliser les embarcations suspectées de transporter de la drogue. En parallèle, des discussions pourraient s’engager avec Maduro pour arriver à un “deal” où le président du Venezuela s’engagerait sur certains points, par exemple reprendre des négociations pour une transition démocratique, récupérer les immigrés vénézuéliens déportés par l’administration américaine et accorder un plus grand accès à Chevron aux ressources pétrolières du pays. Ce scénario serait une victoire politique pour Nicolas Maduro et un coup dur pour l’opposition vénézuélienne. Il est rendu plausible par l’ambiguïté de l’administration Trump : le président déploie des troupes tout en s’entretenant au téléphone avec Nicolas Maduro. De plus, Donald Trump s’exposerait à d’autant plus de critiques pour avoir déployé autant de moyens pour un résultat quasi nul pour les États-Unis. Le président pourrait à nouveau être accusé de “s’être dégonflé” par ses adversaires politiques.
L’armée vénézuélienne cède à la pression américaine - probabilité : 30%
Les États-Unis continuent d’exercer une pression militaire intense autour et au-dessus du Venezuela et finissent par faire céder l’armée vénézuélienne qui annonce ne plus soutenir Nicolas Maduro. Washington pourrait offrir une porte de sortie au président vénézuélien qui s’exilerait dans un pays ami (Cuba, Russie, Turquie…) ainsi que des garanties aux membres du haut commandement militaire, qui superviseraient une transition politique. Des négociations s’ouvriraient pour déterminer les conditions dans lesquelles l’opposition pourrait accéder au pouvoir. Un processus qui pourrait être long et qui demanderait à l’opposition des concessions. Ce scénario dépend beaucoup de la volonté politique de l’administration américaine, à savoir si elle est décidée à maintenir la pression pour réellement obtenir une transition politique (et ne pas se contenter d’un “deal” avec Maduro). Il dépend également de la loyauté de l’armée vénézuelienne envers Nicolas Maduro. Jusque-là, les généraux vénézuéliens ont toujours soutenu fermement le président du Venezuela, même après la victoire de l’opposition à l’élection présidentielle en juillet 2024. Il faudrait donc que la pression américaine soit assez forte pour provoquer une rupture franche entre l’armée et Maduro.
Un changement de régime via une intervention ciblée - probabilité : 40%
Dans ce scénario, les États-Unis frappent de façon ciblée, depuis les airs et/ou la mer, des objectifs militaires et infrastructures importantes au Venezuela. Étant donné le rapport de force, les États-Unis pourraient neutraliser l’appareil militaire vénézuélien en très peu de temps, ce qui amènerait l’armée à abandonner son soutien à Nicolas Maduro. Là aussi le président vénézuélien ainsi que certains haut gradés pourraient négocier leur sortie du territoire. L’opposition menée par Edmundo Gonzalez et Maria Corina Machado serait appelée à prendre le pouvoir et à établir les conditions d’un retour à la démocratie lors de négociations avec la classe politique chavista encore présente au sein des pouvoirs législatif et judiciaire. Ce scénario est peut-être le plus plausible car il correspondrait à ce qui s’est passé en Iran en juin dernier où après plusieurs avertissements, Washington a fini par passer à l’action de façon très ciblée pour détruire des sites nucléaires. Une telle opération rapporterait à Donald Trump les mêmes lauriers : montrer que les États-Unis sont capables d’intervenir rapidement et efficacement contre un État “ennemi” sans pour autant entrer dans un conflit direct.
Une opération directe sur le sol vénézuélien - probabilité : 10%
Un commando de Marines débarque sur le sol vénézuélien avec pour objectif de prendre le contrôle de certaines infrastructures clés et déloger Nicolas Maduro. Une partie au moins de l’armée vénézuélienne résiste et la situation se complique. Que cette opération soit réussie ou non, la transition politique qui s’amorce est entachée de l’interventionnisme américain et souffre d’un déficit de légitimité. Les tractations politiques durent et aucun gouvernement légitime ne semble en mesure de se dégager, aggravant la crise humanitaire dans le pays et retardant le retour dans leur pays de millions d’émigrés vénézuéliens. Ce scénario est peu probable étant donné qu’une opération directe sur le sol vénézuélien aurait d’importantes répercussions en interne pour Donald Trump mais aussi à l’échelle internationale. Trump romprait pour de bon avec sa promesse de ne pas engager les États-Unis dans un nouveau conflit. Il prendrait le risque de mettre en difficulté les forces armées américaines face à un adversaire a priori relativement insignifiant. De plus, la Russie ou la Chine pourraient alors justifier leurs propres opérations dans des pays étrangers.
État donné l’ambiguïté de Donald Trump et les incertitudes sur sa stratégie au Venezuela, aucune hypothèse n’est à exclure et tous les scénarios semblent, d’une certaine façon, crédibles.
Une intervention américaine est-elle souhaitable ?
Un récent article du New York Times a beaucoup fait réagir les spécialistes de la région ces derniers jours. L’auteur pointe du doigt le fait que Maria Corina Machado et l’administration américaine portent des accusations non vérifiées à l’encontre de Nicolas Maduro. Il compare une possible intervention américaine au Venezuela à celle en Irak en 2003, qui était basée sur des fausses accusations, sans preuves. D’autres critiques ont émergé récemment expliquant qu’une possible intervention américaine pourrait provoquer une situation encore pire : le risque que le pays se retrouve sans gouvernement, connaisse un nouvel effondrement économique et des situations d’urgence humanitaire. Certains avancent aussi qu’étant donné qu’il existe des “divisions” entre les membres de l’opposition, ceux-ci ne seraient pas assez légitimes pour assurer une transition démocratique.
Ces critiques ne sont pas totalement infondées mais elles ne doivent pas occulter l’ampleur de la crise que connaît le Venezuela depuis une douzaine d’années. L’UNHCR estime que depuis 2013, 7.7 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays, fuyant une situation économique catastrophique marquée par une hyperinflation sans précédent et des pénuries de produits essentiels et de médicaments. Selon les estimations, le PIB du Venezuela a chuté de 70 à 80% sur les dix dernières années et près de 20 millions de personnes auraient besoin d’une assistance humanitaire.
Dès les premières années de cette crise, causée par la chute des prix du pétrole, le régime de Nicolas Maduro n’a pas su y faire face. Dos au mur, le président vénézuélien, désigné par Hugo Chavez comme son successeur, a basculé dans un régime autoritaire, en excluant l’opposition des institutions démocratiques et en enfermant des opposants et leurs proches alors que le pays sombrait dans une crise économique sans précédent. Nicolas Maduro a eu plusieurs occasions de céder le pouvoir, que ce soit en 2019 lorsque Juan Guaido était le représentant de l’opposition ou lors des élections de juillet 2024, remportées par Edmundo Gonzalez Urrutia, finalement obligé de s’exiler en Espagne quelques jours après le scrutin. Pendant plus d’un an avant ces élections, Nicolas Maduro avait accepté de négocier avec l’opposition les conditions de la tenue de ce scrutin et d’une éventuelle transition démocratique. Conditions qu’il n’a au final jamais respecté. Au contraire, la répression des opposants politiques s’est accentuée après l’élection présidentielle.
Une intervention américaine est certes à éviter autant que possible. Mais pour beaucoup de Vénézuéliens et pour la plupart des observateurs, il n’existe pas de scénario dans lequel le régime de Maduro cède le pouvoir volontairement et pacifiquement. Cela fait longtemps que ce régime ne respecte plus les principes démocratiques et est entré dans une logique de survie, emprisonnant ses opposants et faisant tout pour s’accrocher au pouvoir. Il faut espérer que l’usage de la force ne soit pas nécessaire mais que la pression américaine soit portée jusqu’à un point de rupture, menant enfin à une transition politique.